A propos des cantines scolaires et de la laïcité

jeudi 29 mars 2012
par  FNLP

Depuis quelque temps, la question des cantines scolaires redevient d’actualité, celles-ci étant présentées comme le symbole de l’invasion islamiste, menaçant la laïcité, notamment par l’existence de menus « sans porc ».

Comme toujours, il faut raison garder.

En fait, cette question des cantines scolaires a déjà une histoire dans le développement de la Libre-Pensée.

En 1892, le maire socialiste de Roubaix, un des premiers maires « ouvriers » en France, Carrette instituait des cantines scolaires, exceptionnelles à cette époque, dans le cadre d’un vaste programme de réalisations sociales. Ces cantines étaient d’autant plus importantes que l’industrie textile de la région requérait un nombre croissant d’ouvrières, confrontées chaque jour au choix entre le travail et la garde des enfants. Dans ces cantines scolaires, Carrette mit en place des repas maigres le vendredi pour ne pas froisser les familles catholiques(1) . S’agit-il d’une des multiples adaptations opportunistes dont le courant guesdiste, au demeurant soucieux en paroles de doctrine et de pureté, était coutumier (2) ?

Justement, non.

Le militant ouvrier Henri Carette fut un de ces nombreux militants syndicaux et politiques, réprimés, licenciés, emprisonnés. Comme beaucoup, il ouvrit un estaminet pour continuer sa propagande. Comme beaucoup de dirigeants ouvriers de l’époque, il était libre-penseur ; il affirmait « socialisme et libre-pensée sont aussi inséparables que capitalisme et cléricalisme, ces deux fléaux de l’humanité » ou encore « tout bon socialiste doit être libre-penseur » (3).

L’exemple de Carette peut nous éclairer sur la discussion actuelle.

Faut-il dans des cantines scolaires mettre des enfants à demeure de choisir entre l’autorité familiale et les préjugés parentaux, d’une part, l’autorité municipale et leur faim, d’autre part ? Celui qui procède autrement est un totalitaire, qu’il s’agisse de soupes populaires « au porc » comme le font certains groupes nationalistes ou de l’interdiction des repas aménagés, donc non obligatoires.

Si on suit cette logique curieuse, il faudrait obliger les végétariens à manger de la viande, par exemple.

Carrette a fait œuvre de bon sens.

Là encore, sur cette question précise, la politique de mise à l’index de l’Islam cache, on le voit avec les « soupes populaires au porc », une politique discriminatoire, raciste et pro-impérialiste.

Cette mise à l’index occulte également la responsabilité de l’Eglise catholique. Que des enfants de familles catholiques puissent ne manger de viande le vendredi, parce que telle est leur croyance, c’est une chose. Que tous les enfants de toutes les cantines doivent manger du poisson tous les vendredis, cela en est une autre ; cela est une forme de totalitarisme que nous n’acceptons pas.

Pour rappeler le libre-penseur Victor Hugo dans son célèbre discours contre la loi Falloux « je forge une chaîne et je l’appelle liberté ». La liberté de conscience des familles catholiques (ou musulmanes) est une chose ; l’obligation de suivre les interdits religieux en termes alimentaires en est une autre. Et nous noterons que là aussi, une fois de plus, c’est l’Eglise catholique qui tient le haut du pavé.

Cela nous permet de rappeler les problèmes souvent oubliés : qui mange dans les cantines scolaires ? des enfants, et très souvent les enfants des familles ouvrières. Très souvent, c’est leur seul repas significatif. Par définition, ces enfants ne sont pas responsables, ils ne sont pas majeurs (à moins de considérer que l’enfant est roi, conception que les républicains ne peuvent que rejeter).

Ils dépendent donc de leurs parents, à tous égards.

On ne peut pas obliger un adulte à manger ce dont il ne veut pas.

On ne peut obliger un enfant à désobéir à ses parents (ce serait ignoble). Que ses parents soient victimes de préjugés religieux, de conformismes séculaires, nous le regrettons et nous le combattons.

Mais nous ne combattons pas avec l’arme de la répression ; nous combattons avec l’éducation et l’instruction ; c’est toujours le débat de Briand et de Jaurès en faveur de la Loi de Séparation, « loi de liberté ».

JMS


(1) Dictionnaire Maitron, 1871-1914, t.11, pp. 133-134.

(2) Cl. Willard, Les guesdistes, 1965.

(3) P. Pierrard, l’Eglise et les catholiques, 1984, p. 475.