Discours de l’Association Laïque pour la Mémoire Républicaine 13 (ALPMR13)

HOMMAGE A GASTON CREMIEUX – le Pharo, dimanche 29 novembre 2020

 

Comment rendre hommage à Gaston Crémieux sans évoquer ce qui fut le grand idéal de sa vie : la République ?  La plupart d’entre nous ici connaissent le dernier cri qu’il poussa en tombant sous les balles de ses exécuteurs : « Vive la République ! » Mais que signifiait pour lui ce mot ?  Et aujourd’hui pour nous, que reste-il- de son combat et de son sacrifice ? que signifie pour nous ce terme ?

Oui, Gaston Crémieux a été un Républicain de la première heure. A son arrivée comme jeune avocat à Marseille, en 1862, il a alors 26 ans, il est accueilli par son Cousin Esdras, républicain et franc-maçon. Il s’installe dans ce quartier situé entre la Préfecture et la rive sud du Vieux-Port où travaillent et se rencontrent dans les cafés et les clubs les intellectuels les plus progressistes de la ville. En même temps il découvre avec effroi la grande misère de la classe ouvrière marseillaise, qui subit alors sans vraie défense l’arbitraire des patrons (c’est l’époque des grands travaux haussmanniens où Marseille est livrée au grand capital financier et à une spéculation immobilière éhontée).

Très vite la solution, pour lui, c’est la République. Mais pas n’importe laquelle, celle issue de la Révolution française, celle de 1792. Et pour hâter à son avènement, il se lance dans l’action et l’opposition à l’Empire par tous les moyens dont il dispose.

 Il met sa compétence de légiste au service des ouvriers ; il rédige les statuts de leurs premiers syndicats, et se fait à l’occasion leur porte-parole auprès des autorités, comme en 1867, lorsqu’il met par écrit à l’attention du préfet Levert les revendications des employés du bâtiments de la rue de la République (alors rue Impériale), privés de leurs salaires par les spéculateurs immobiliers.

 Pour diffuser les idées républicaines, Il collabore au journal radical le peuple et anime des meetings qui finiront par réunir des milliers de personnes.

 Franc-Maçon dès 1862, il devient rapidement vénérable. Il s’associe à la fraction la plus progressiste du Grand Orient de France marseillais, alors républicaine et préoccupée d’éducation populaire et d’instruction laïque, et il participe pleinement à la réalisation de ce double objectif. Il fonde avec ses amis radicaux et socialistes la loge La Réforme, donne des cours du soir, anime un journal maçonnique.  Et c’est cette loge qui, en 1869, accueille et soutient les candidats républicains à la députation, Léon   Gambetta et Alphonse Esquiros, que les Marseillais vont élire.

C’est encore pour installer la République qu’il prend la tête du Comité Révolutionnaire qui investit l’hôtel de ville le 8 août 1870, ce qui lui vaudra un premier emprisonnement. Et lorsque qu’enfin la Révolution du 4 septembre 1870 éclate et le libère, il soutient avec enthousiasme les réformes de l’administrateur spécial des Bouches-du-Rhône, le représentant sincère de la toute nouvelle République, Alphonse Esquiros, dont il devient un des bras droits.  Et c’est pour défendre A. Esquiros et ce premier essai de république sociale qu’il part plaider en vain sa cause auprès de Léon Gambetta, ministre de l’intérieur.

 Car la République à peine déclarée, un autre combat commence qui finit dans le sang à Paris, à Lyon, à Marseille, l’année suivante : quelle république ? Libérale ou sociale ? Conservatrice ou progressiste ? élitiste ou égalitaire ? Nous n’avons pas de peine à deviner laquelle choisit Gaston Crémieux, et il assuma son choix jusqu’au bout. C’est lui qui le 22 mars 1871 appela les Marseillais à soutenir la Commune de Paris et à se révolter. 

Et s’il fut dépassé par les évènements de la Commune de Marseille dont il prit la tête, a-t-il ensuite quelque peu tiédi son idéal, comme pourrait le laisser croire la version de quelques auteurs contemporains de son époque qu’il faudrait remettre dans leur contexte ?

 Ses derniers actes nous donnent la réponse. De nouveau emprisonné puis condamné à mort, à quoi consacre-il ses deniers mois ? A l’écriture d’une pièce de théâtre sur la Révolution Française : « le 9 thermidor » (17 juillet 1794). Il choisit de placer l’action au moment de la chute Robespierre. Il expose, à travers les discussions que ce dernier a avec Saint-Just, tout ce que signifie pour lui la Première République, mais aussi les limites qu’il voit à sa défense et à l’action Robespierre (pas de guerre de conquête au nom de la République, les peuples des différents pays doivent progresser vers l’émancipation par eux-mêmes, par l’instruction de leur population, au point qu’un jour les principes républicains deviennent universels, pas non plus de culte imposé par l’Etat comme celui de l’Être Suprême, etc.) Et surtout, à travers les intrigues de personnages tels Tallien, ses alliés politiques et sa maîtresse, il dénonce les profiteurs et les réactionnaires qui détournent la République de son sens et la corrompent, ce qui renvoie à la situation de 1871, à la réaction royaliste qui a pris le pouvoir suite aux élections plus que contestables de février de la même année

Les dernières scènes de cette pièce, qu’il a retranscrites jusqu’à quelques heures avant son exécution montrent un Robespierre faisant ses adieux déchirants à sa fiancée, Eléonore. Et ceux-ci sont interrompus par un personnage qui rapporte la réponse de Saint-Just :

« Qu’il se souvienne : s’il veut mourir pour la République, qu’il vienne ! » Et Robespierre de répondre : « Va-t’en dire à Saint-Just que Robespierre vient ! »

Cette pièce inachevée lui tenait tant à cœur que lors de son entretien avec le rabbin Vidal, alors qu’il lui restait si peu de temps à vivre, il discuta longuement de la façon dont il voulait qu’elle soit terminée et il choisit trois écrivains possibles. Ce fut son ami et compagnon de captivité Clovis Hugues qui s’en chargea en respectant au plus près ses consignes et l’esprit de cette sorte de testament politique.  Et voici par quel vers Clovis Hugues termine la pièce. Il les met dans la bouche d’Eléonore, désespérée après la mort de Robespierre, et ce sont les derniers mots de cette œuvre :

« J’avais à Robespierre uni ma destinée,
J’étais la République, ils m’ont assassinée ! »

Oui, c’est bien pour cette république sociale et juste, inspirée de celle de 1792, que Gaston Crémieux est mort. Et l’homme qui avait tout fait pour que cette exécution ait lieu, le général Espivent de la Villeboisnet, l’écraseur de la Commune marseillaise, pensait bien assassiner la République à Marseille en ce triste matin du 30 novembre 1870 !

 

 Nous sommes actuellement dans l’année du 150ème anniversaire de la République du 4 septembre. Aussi différents que nous soyons ici, nous en sommes tous héritiers, tout comme nous somme héritiers du combat de Gaston Crémieux.  Certaines de ses espérances se sont réalisées, et les droits des citoyens ont progressé par rapport à son époque. Mais il faudrait vraiment être déconnecté de la réalité pour ne pas voir à quel point ces progrès sont menacés actuellement.

 

Hier comme aujourd’hui, la République est dévoyée, trop souvent le réel exercice des droits et devoirs du citoyen est  empêché. Continuer le combat, c’est saisir toutes les occasions de défendre nos libertés et nos droits, particulièrement ceux des plus faibles d’entre nous.

 

C’est aussi continuer cette œuvre d’éducation populaire que Gaston Crémieux, Alphonse Esquiros ou Louise Michel jugeaient être un préalable indispensable à l’établissement de la démocratie véritable. Et l’ALPMR13, pour sa part, dans son domaine de compétence, tient à contribuer activement à cette vitale action d’information, d’histoire et de mémoire au côté des associations amies, comme Les Amies et Amis de la Commune de Paris (1871) qui nous invite aujourd’hui, ou Promémo (Provence, Mémoire et Monde Ouvrier) que les consignes actuelles empêchent d’être représentée ici cette année. Et elle le fait par des projets communs, comme l’exposition du 150ème anniversaire de la République du 4 septembre 1870, initiées par les Libres Penseurs et l’ALPMR13 qui nous, l’espérons, se continuera l’année prochaine par des panneaux sur la Commune de Marseille de 1871 produits, eux, avec les Amies et Amis de la Commune de Paris. 

 

De même l’ALPMR 13 soutient plus que jamais la demande portée depuis tant d’années par le groupe marseillais des Amies et Amis de la Commune de Paris (1871) d’une plaque commémorative ou d’une stèle au Pharo rappelant Gaston Crémieux et la Commune révolutionnaire de Marseille qui rendra visible aux Marseillais et aux promeneurs ce pan de l’Histoire marseillaise et nationale si souvent négligé. Le changement de municipalité nous le fait même espérer pour l’année prochaine, qui sera aussi le 150ème anniversaire de l’exécution de Gaston Crémieux. Et l’ALPMR13 sera aux coté des Amies et Amis de la Commune de Paris (1871) pour le commémorer dignement.