Arguments N°27 sur les Évangéliques

mercredi 20 novembre 2024
par  lacarpe13016

SOMMAIRE

Préface, Christian Eyschen
Protestantisme et Églises évangéliques Claude Singer
Du ghetto au réseau, le protestantisme évangélique en France (1800-2005) un ouvrage de Sébastien Fath, Michèle Singer
Le protestantisme évangélique, Jérémie Corbeau
Les fossoyeurs de la Réforme, Pierre-Yves Ruff
Les évangéliques, bras religieux de l’impérialisme US ; avant les bombes, la Bible, Claude Singer
La participation des évangéliques à la construction de la laïcité, Jean Baubérot-Vincent
Les sionistes chrétiens, un soutien inconditionnel de l’État hébreu, Dominique Goussot
La Croix et le Drapeau, Nick Fish.

Préface

Une autre facette du Protestantisme

Ce numéro de la collection Arguments de la Libre Pensée qui traite des Évangéliques, en poursuit un autre qui traitait du Protestantisme. Comme pour ce dernier, nous avons ici aussi donné la parole à des Protestants, trois en particulier : Jean Baubérot, Jérémie Corbeau des Groupes Bibliques Universitaires (GBU) et Pierre-Yves Ruff. Ces trois Protestants ont des approches et des pratiques différentes du Protestantisme, qui ne peuvent qu’enrichir le débat.

La Libre Pensée n’oublie pas qu’elle est fille du Libre examen, comme la Franc-Maçonnerie spéculative. La volonté de comprendre et de se forger soi-même une opinion est la marque du Protestantisme qui a impulsé la recherche des esprits libres sur divers chemins. Une fois l’impulsion initiale donnée (en quelque sorte, le « fiat lux » de la liberté de penser), les chemins ont divergé et chaque partie s’est construite indépendamment au gré des préoccupations, des intérêts et de l’Histoire. Mais il y a une origine incontestablement commune et si l’iceberg ne revient jamais à la banquise, il en est quand même le produit.

Oui à un véritable dialogue

Jérémie Corbeau des GBU, dans sa très importante contribution, lance une invitation au dialogue entre Libres Penseurs et Protestants. Nous répondons volontiers que nous en sommes d’accord. Je dois dire que j’apprécie beaucoup les conférences des GBU, et mes camarades aussi, où des Libres Penseurs sont invités à exposer leur point de vue sur un sujet donné avec un Protestant qui a nécessairement une autre approche. Puis, il y a un débat avec le public. Tout cela se fait dans une extrême courtoisie et une bonne humeur salutaire.

La Libre Pensée est d’accord avec cette perspective de dialogue, car elle estime que nous sommes entrés dans une nouvelle phase historique où tout est à nouveau sur la table, tout se discute. Il faut tirer le bilan en positif et en négatif de ce qui s’est passé depuis près de 200 ans à la suite de la Révolution française, dans l’émergence du mouvement laïque, démocratique et ouvrier.

Nous synthétisons cela par une formule qui vaut ce qu’elle vaut : c’est le retour à 1848. Il faut reprendre le chemin, mais bien entendu si l’expérience n’est « qu’une lanterne accrochée au dos et qui n’éclaire que le chemin parcouru  », selon l’heureuse formule de Confucius, cette expérience accumulée dans tous les domaines évitera de refaire sans doute les mêmes graves erreurs et reprendra ce qui fut positif. Et le mouvement pour la « construction » d’un Monde nouveau reprendra la route et ira plus vite et plus sûrement grâce à cela.

J’espère que nos amis du GBU ne s’en offusqueront pas, mais nous faisons un parallèle avec ce que nous souhaitons et proposons avec différents courants du Mouvement ouvrier, notamment les Libertaires et ceux qui se réclament du Marxisme, notamment pour faire de la Libre Pensée un « carrefour militant et de rencontres » pour débattre de toutes les questions qui se posent à une Humanité sans cesse et toujours opprimée.

Pour nous, chaque composante, dans tous les domaines : laïque, démocratique et ouvrier doit rester impérativement ce qu’elle est et renforcer ce qu’elle est. Pas question pour nous de faire un salmigondis où tout est mélangé et où plus rien n’est réellement. Pas de fusion, pas d’absorption, mais convergence sur des objectifs communs par et pour des actions communes. C’est à cette aune-là que la rencontre et le dialogue peuvent être fécond.

C’est ainsi que, dans la problématique du dialogue entre Protestants et Libres Penseurs, il ne saurait être question de refaire l’Union des Libres Penseurs et des Libres Croyants. Sans doute, après 1905 et l’adoption de la Loi de Séparation des Églises et de l’État, cette « union de circonstance » fut utile et positive, il faudra néanmoins en tirer le bilan en allant à la source de l’Histoire. La contribution de notre ami Jean Baubérot puise aussi à cette « fontaine de jouvence » en rappelant l’apport essentiel du Protestantisme, dans sa diversité, à l’avènement de la Laïcité institutionnelle. Jérémie Corbeau rappelle aussi que la Liberté de conscience est une question essentielle chez les Réformés.

C’est dans cet esprit que la Libre Pensée a ouvert la perspective de la constitution d’une Confédération laïque pour la défense de la liberté de penser. Le dialogue entre Libres Penseurs et Protestants y aurait toute sa place, sa richesse et sa fécondité, chacun restant ce qu’il est et mettant dans le pot collectif de l’action commune. Jean Jaurès ne disait-il pas que « c’est en allant à la mer que le fleuve est fidèle à sa source  » ?

La vraie nature du Protestantisme

Il convient de se rappeler que ce n’est pas tant la question d’un retour aux Évangiles, même si cela en était un aspect important, qui a fondé le Protestantisme, mais ce fut la volonté d’un retour au Judaïsme dans la pure relation du Croyant directement avec « Dieu », par l’inexistence, et donc la disparition programmée du Clergé catholique. Si cela avait été le simple retour aux Évangiles, alors il y aurait eu la constitution d’un clergé, ne serait-ce que par référence aux 12 Apôtres et à celui qui en fut la Pierre d’angle, et la Clé de Voute, le Vicaire du Christ. Le Rabbi, puis le Pasteur, était un homme de culture et de savoirs, et non un intercesseur pour remettre les péchés au nom de la puissance divine.

Ce n’est pas la question des Évangiles qui fit que beaucoup de Juifs (dont les propres parents de Karl Marx) se convertirent au Culte réformé pour s’intégrer dans les sociétés modernes européennes, mais bien parce que le Protestantisme était la religion la plus proche du Judaïsme d’origine et quelle était « la religion naturelle du capitalisme  » (Max Weber). Luther au début, puis Calvin toujours, auront toutefois la très mauvaise idée de reprendre aussi la théorie quelque peu raciste et fasciste du « Peuple Élu ». C’est ce qui fait que les églises calvinistes n’ont point de clocher, car le « Peuple Élu » sait où il doit se rendre sans qu’on lui sonne les cloches. Faire partie du « Peuple Élu » est sans doute très bien quand on en fait partie, mais dans le cas contraire, quelle galère… et on ne peut rien faire pour changer quoi que ce soit à cet état !

Au nom de la bourgeoisie naissante, Martin Luther voulait une « Église à bon marché » et les églises Évangéliques, comme le note Jérémie Corbeau ont un apparat des plus sobres, sans ostentation. C’est la marque de la fonctionnalité bourgeoise bien au contraire de l’apparat aristocratique. C’est sans doute la recherche de l’Être plutôt que celle de l’Avoir.

Le développement exponentiel des Évangéliques est sans doute un des derniers soubresauts de la revanche de la bourgeoisie sur la noblesse. Les chiffres donnés dans ce numéro d’Arguments sont éclairants : « Selon Sébastien Fath, il y a dans le monde, environ 665 millions de protestants évangéliques avec la répartition suivante : Océanie : 8 millions, Europe : 23 millions, Amérique du nord : 96 millions, Amérique du Sud : 135 millions, Afrique : 187 millions, Asie : 216 millions. En ce début du 21ème siècle, le Protestantisme évangélique est l’un des mouvements spirituels qui progresse le plus rapidement dans le monde. Il y a plus de croyants en Chine qu’en Europe.

Les poussées migratoires d’Afrique vers l’Europe, sont vues par beaucoup de responsables évangéliques français comme une chance pour l’Europe d’être évangélisée par ceux qu’elle a évangélisés par le passé. Par exemple, en Ile-de-France, au sein de l’église évangélique libre de Bouffémont, près de deux tiers des fidèles sont d’origine africaine et antillaise….

En France, 58% de la population se dit athée ou agnostique ; 32% de la population se dit catholique, (dont seulement 7% qui déclarent aller à la messe au moins une fois par mois) ; et 8,8% de nos concitoyens se disent musulmans. Il y aurait autour de 3% de protestants en France (soit 2,2 millions de personnes).

Selon Sébastien Fath, le Protestantisme en France se répartis de la manière suivante : 54% d’évangéliques (1,6 % de la population), 30% de luthériens et réformés (0,9 % de la population), 16% d’autres protestants en marge, dont les Anglicans et les Adventistes (0,5 % de la population).

D’après le Conseil National des Évangéliques de France (CNEF), il y a environ 745 000 protestants évangéliques pratiquant régulièrement un culte en France. Ils sont répartis dans 45 unions d’Églises aux cultures et aux traditions diverses. » (in Jérémie Corbeau)

Selon l’article du Figaro, publié aussi dans cet Arguments, de 1950 à aujourd’hui, les Évangéliques sont passés de 50 000 pratiquants à près d’un million, les lieux de cultes évangéliques sont passés de 2 000 à 3 000 en quinze ans, bien devant les 2 600 lieux de cultes musulmans, dont les xénophobes racistes dénoncent « l’invasion » en agitant de spectre du « Grand remplacement ». Ce « spectre » est agité pour faire peur aux foules comme naguère celui du Communisme qui « hantait le Monde » selon Karl Marx.

Les Évangéliques au service de l’Impérialisme nord-américain

Il convient aussi de réfléchir sur les forces qui poussent les Évangéliques à progresser et à disputer des parts de marchés toujours plus importantes aux religions concurrentes. Incontestablement, le rôle et la place des États-Unis sont fondamentaux. Ils sont le bras « spirituel » de l’impérialisme nord-américain pour tailler des croupières au « Vieux-Monde » des Impérialismes européens qui tombent en déconfiture. Le comble du cynisme est indiqué plus haut dans une citation où l’on voit que les USA veulent que « l’Europe soit évangélisée par ceux qu’elle a évangélisés par le passé ». 

Washington n’a pas que ses bombes pour coloniser la planète, il a aussi ses prédicateurs qui lui ouvrent le chemin, c’est la « Sainte-alliance » du Sabre et du Goupillon relookée pour les besoins du Coffre-Fort. La richesse des Évangéliques, reconnue par tous les observateurs, ne tombe pas du Ciel, elle a sa source à Fort-Knox

Comme l’a indiqué Nick Fish, Président d’American Athéists au Congrès de Humanist International (ex-IHEU) à Copenhague en août 2023, la question sociale n’est jamais loin de la religion : « Le langage de leurs appels à l’action est souvent formulé en termes explicitement religieux. Des combats entre le bien et le mal. Chaque question et chaque politique est une bataille de la fin des temps qui doit être menée par des guerriers spirituels. Aux États-Unis, nous appelons cette dangereuse idéologie le nationalisme chrétien blanc. Il s’agit d’une fusion de croyances sur ce que signifie être véritablement américain. Dans cette vision de l’Amérique, il y a des gagnants et des perdants. Ceux qui sont choisis par Dieu pour gouverner et ceux qui doivent être gouvernés.  »

Dans cette offensive contre les vieux impérialismes en décadence et les vieilles religions qui les soutiennent, il y a incontestablement la volonté nord-américaine de faire plier le Vatican, qui a sa propre politique internationale, qui ne correspond pas toujours à celle des États-Unis. Par exemple, sur la Chine et le Moyen-Orient (dont la Palestine), la Curie romaine a ses propres intérêts et n’entend pas se laisser dépouiller de ses ouailles au profit des WASP (White Anglo-Saxons Protestants) et de leurs intérêts en tous genres.

Comme le rappelle à chaque fois la Libre Pensée, il ne faut jamais oublier que le séisme d’indignation, qui étrangle financièrement, politiquement, religieusement le Vatican et les différents Épiscopats catholiques à travers le monde, a commencé sur la Côte-Est des USA, le bastion traditionnel et historique des WASPS. Cela ne vise qu’à faire baisser la tête au Papisme pour laisser les menées des États-Unis dans le monde se faire sans interférence d’aucune sorte. Pour Washington, il faut que l’Église catholique internationale obéisse perinde ac cadaver.

Et si aujourd’hui, en apparence, les Évangéliques font plutôt patte de velours en France et en Europe, rien ne dit que ce sera ad vitam. Derrière le « chat ronronnant demandant des caresses  », il y a peut-être aussi un Raminagrobis qui attend son heure. On connait la tactique ancestrale du Catholicisme qui a fait des émules : quand il est majoritaire, il refuse la liberté aux autres au nom de ses principes ; quand il est minoritaire, il demande la liberté des autres au nom de leurs principes qu’il combat quand il est en position de force (dixit le publiciste catholique Louis Veuillot).

Le rôle de la Libre Pensée est de participer, entre autres, à l’Éducation populaire et de faire rayonner la Connaissance. « Dans sa profession de foi, lorsqu’en mai 1848, il (Victor Hugo) brigue le mandat de représentant de la Seine à l’Assemblée constituante et se prononce pour une République qui donnera à tous l’enseignement comme le soleil donne la Lumière, gratuitement. Ou dans Les Misérables, lorsqu’il dit du gamin de Paris qu’il est une maladie qu’il faut guérir ; comment ? Par la Lumière ». (in Roubaix, ville laïque 1870-1940 par Alain Guillemin).

Nous espérons que ce nouveau numéro d’Arguments vous donnera un peu de cette Lumière. Bonne lecture.

Christian Eyschen

PS : Un grand merci pour Carole Halbutier pour son aide précieuse.

 


Nb Page : 276
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